
Normal people : la face cachée de
la série
Le style froid et quelque peu désincarné
de Sally Rooney n’a pas découragé les anglophones qui ont massivement lu et
aimé Normal people. En sortant de la série, si chaudement picturale, on n’est
pourtant pas déçu, et on découvre avec un pincement au cœur la silhouette
littéraire de nos héros de cinéma, les origines du drame, pour ainsi dire.
Rien ne sert de comparer les deux.
L’image de la série est hors catégorie, à rapprocher des grands tableaux
classiques, modernisée par la musique, magnifiée par les acteurs. Sally Rooney
n’y est pour rien, du moins de ce point de vue, puisqu’elle a quand même écrit
la moitié des dialogues filmés.
Dans le livre, l’histoire s’échappe
constamment. Les scènes s’interpénètrent comme dans un milieu marin. En quelque
sorte on commence par la fin et on remonte le courant, jusqu’au début. Ce n’est
pas nouveau mais parfaitement maîtrisé.
Il
lui a dit qu’il voulait rencontrer d’autres filles et elle a dit : Très
bien.
Mais pas du tout ! Connell n’a
jamais dit ça à Marianne, qui n’a pas compris. Et il nous faut, nous, lecteurs,
attendre 20 pages pour le comprendre à notre tour : ces deux jeunes idiots
n’avaient simplement pas su se parler.
Cette technique romanesque est
indéniablement efficace. Elle crée une tension qui prend possession du lecteur.
Grâce à elle le texte flotte et sinue, dérive, déroute, sans qu’on en perde le
fil. L’écriture mécanique de Sally Rooney s’en trouve adoucie.
Bientôt l’histoire ressemble à un rêve
éveillé. Une histoire d’amour, donc, comme il y en a eu d’autres, aussi
psychologiquement tiraillées, aussi douloureusement compliquées, mais ici
réduite à l’essentiel, sans ficelle émotionnelle, et qui se lit d’une traite,
signe qui ne trompe pas.
On y repense plus tard. C’est son
pouvoir, de s’infiltrer en nous telle une eau, une musique. Elle met du temps à
prendre forme puis, au détour d’un méandre, elle s’approche et on est envahi. Pour
ses indéniables effets secondaires Normal people est un cas, une espèce de
livre à redouter, capable de vous séduire à retardement.
Etrange réussite, car l’écriture
elle-même est tout sauf passionnée, dénuée de poésie. On a parfois l’impression
de lire un commentaire de football. Machin passe la balle à Truc, qui accepte.
Truc tire. Le gardien lève le bras. Il arrête le ballon. Un tel commentateur se
ferait virer.
Mais Sally, comme Marianne, a peut-être
un problème de réel. Elle a besoin de toucher le réel, de le décomposer, pour s’assurer
de lui. La littérature est une thérapie, et Sally Rooney a séduit des millions
de gens.
Rien ne sert de comparer la lune et le
soleil, rien ne sert de comparer un astre et la lumière qui le fait briller, un
livre au film qui en est tiré. Il faut aussi oublier Proust et Stendhal et lire
Sally Rooney au titre d’hypothétique classique du romantisme éternel. C’est le
futur qui le dira, bientôt. En attendant, on aimerait plus de chair à ses
prochaines créations.
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