Normal people
Normal people comme œuvre
d’art
Attention, cet article spoile la série
Normal people. A ne lire qui si vous avez vu la série.
Longtemps après l’avoir vu on reste marqué
par Normal people et on se demande pourquoi. Pourquoi tant d’engouement pour
une bluette au nom étrange, au thème éculé mis en scène pour la énième fois. J’ai
regardé la série à reculons car le thème, justement, ne m’intéressait
pas : les amours de Connell et Marianne sur une durée de quatre ou cinq
ans, du lycée à la fac. Je ne l’aurais pas regardée sans certains commentaires
enthousiastes du Net. Je n’ai pas tout compris d’emblée, l’importance du Debs,
par exemple, ou la fragilité du lien pourtant passionnel unissant les deux
héros.
Mais leur histoire a commencé, et la mienne avec eux.
J’aimais le rythme des épisodes, parfois
rapide, parfois contemplatif, le cadrage qui prenait les visages en photo, les
observant de près dans l’émission du moindre signe, l’image digne du grand
cinéma, l’ambition des réalisateurs. Dans le monde anglophone Normal people
avait été un best seller, et il fallait se monter à la hauteur.
J’aimais les dialogues finement ciselés,
dont certains me paraissaient décalés, voire déroutants, mais ajoutaient au
charme de l’intrigue. Une intrigue, j’emploie le mot exprès. J’aimais bien sûr,
et ce depuis le tout premier plan, les interprètes dont l’alchimie sautait aux
yeux. Je sentais bien que quelque chose de particulier se passait sous mes yeux
et que je vivais un moment intéressant de ma vie de cinéphile, plutôt difficile
au demeurant. D’ailleurs j’enchaînais les épisodes, je n’en avais jamais assez.
Puis est arrivée la fin, la fin oui, déjà,
de Normal people, cette fin qui requalifiait l’ensemble, confirmait sa valeur
cinématographique et l’élevait, même, par sa finesse, sa sensibilité et son
intelligence, au rang de film d’auteur.
L’image, le montage, la façon de filmer,
les dialogues sans bavardages, les scènes coupées au plus court, ou coupées
tout court, d’ailleurs, si bien qu’on a parfois l’impression qu’il manque quelque
chose, ce manque engendrant une forme d’incompréhension et une tension
supplémentaires, le souffle de l’histoire, la grandeur des acteurs, Paul Mescal
épatant, Daisy Edgar-Jones magnifique, je repassais tout cela, j’y repensais en
me disant, voilà la magie, voilà la création, le voilà l’endroit d’où s’élève
l’aura, n’importe quel endroit quand l’art le porte à la lumière.
Une bluette ? Une série TV ?
Pour se distraire ? Quelle blague ! Je ne me suis pas distrait, moi,
à Normal people. Je n’ai pas agréablement passé mon temps. J’ai regardé et le
film m’a happé, englouti. Je me suis demandé si j’en sortais différent.
Pourquoi cette gaieté, pourquoi cette mélancolie ? Pourquoi cet infini
regret des choses belles ? L’art est comme ça, incroyable comme la vie. Il
vous entre dans le corps et n’en ressort jamais. On ne s’en défait pas.
Certains tableaux s’incrustent en vous, le
ciel de Suède au merveilleux drapé de bleus, Marianne ouvre les yeux et respire
à nouveau. Connell et Marianne allongés, nus, après l’amour, elle lui caresse
les cheveux. Ils se disent Tu as
aimé ? Oui, beaucoup. Quoi ? L’amour ? La musique ?
Toutes ces heures déjà passées, déjà tournées, dans le jour qui décline ?
Le baiser de Marianne sur la main de Connell.
On a beaucoup parlé des scènes sensuelles
aussi justifiées que plastiquement réussies. A ce niveau de sincérité on rend
les armes. On ne zappe pas, comme habituellement, on admire la mécanique des
corps, la fusion des regards, la confusion des bouches, dans l’étroitesse du
lit. Leur justesse est parfaite. On en reparlera longtemps. Car Normal people
survivra, après avoir marqué son époque, après avoir été vu et adopté par des
millions de personnes.
Pourquoi, au fond ? Pour la beauté
d’une histoire qui n’est pas la nôtre, ou qu’au contraire on a vécue. Pour le
regret de l’un ou la mélancolie de l’autre. Pour la chaleur si douloureuse de
l’amour dont on a tant besoin. On s’est
fait tellement de bien, chuchote Marianne la lucide, Marianne la sublime, à
Connell le chic type, qui va s’en aller, tandis qu’elle reste là.
Comme elle fait mal, cette lucidité de
Marianne. Venant d’elle qui s’est jetée à corps perdu dans leur petite
relation, déniaisant ce nigaud de Connell tellement avide de conformité quand
le regard des copains pesait sur lui. Elle lui aura tellement appris, alors,
par son intransigeance et son silence, après avoir tellement subi de ses
silences à lui, de son manque de courage, de sa timidité et de son anxiété de
jeune homme hypersensible.
Elle lui aurait tout donné, sans calcul ni
retenue, et la voilà rectifiant les formes, redessinant le plan, jetant une
ombre dans l’espace. Que serons-nous dans un an ? Qui serons-nous et
où ? Quelle vacherie nous aura faite la vie ou, au contraire, quel grand
bonheur dans lequel tu ne seras pas, mon ami ? Dans quelle fête sombre
aurai-je engagé mon sort ?
Dans Normal people, qui ne fait rien comme
les autres, les clés de l’aboutissement sont confiées à une jeune fille de 22
ans aussi fragile que puissante. J’ai failli dire, conférées. Grandeur et soumission,
regards et premiers pas, tendresse et délivrance. Marianne est l’âme, la sœur
âme ou l’âme sœur autour de laquelle l’œuvre bat et se contracte à la façon
d’un cœur. Normal pour un film de femmes fait par des femmes, où la
représentation de l’homme est elle-même rajeunie et efficacement discrète.
Que leur destine la vie ? Lui va se
noyer dans le New York artistique où d’autres femmes vont rêver de lui. Elle a
son âme à explorer, son masochisme peut-être, une autre forme de liberté qui
n’aura pas besoin de spectateurs.
Chères Marianne et Connell, chers Paul et
Daisy, nous avons eu notre histoire d’amour, nous aussi. Elle a duré six
heures, toute entourée de décors irlandais, intérieurs, extérieurs, beaux et
vieillots, aux bonnes senteurs, aux tièdes lenteurs de vieux romans du 19ème
siècle. Dans l’ombre et la lumière d’un vieux tableau de maître, vous vous
aimiez, c’était dans notre propre cœur. A nous aussi vous avez fait du bien.
A cette beauté fatale de la vie qui
toujours se dissipe, à cette fugacité du merveilleux fané, à cette cruauté de
la jeunesse enfuie, il n’y a pas de remède. Il n’y a que l’art, l’instant de
l’art partagé avec vous, qui désormais nous laisse nostalgiques, presque
orphelins, comme après des adieux.

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